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Décor, décor, décor

Par Jim C. Hines

samedi 15 septembre 2007.

Traduction par Freyja


Vous parcourez le premier jet de votre histoire. Vous avez un protagoniste intéressant, une intrigue alléchante et une ouverture fantastique pour accrocher vos lecteurs. Vous avancez jusqu’à la page deux, et cela vous frappe : votre scène se déroule dans "une pièce aux murs blancs", ou "un pré verdoyant", ou un autre de ces cadres stéréotypés qui pourraient amener un éditeur à balancer l’histoire sur la pile des refus.

Le décor est l’un des éléments les plus complexes de la fiction. Combien de temps devriez-vous passer à décrire les créneaux et les gargouilles du sommet du mur du château, ou l’odeur de vieille essence émanant du garage du voisin ? Trop de description et le lecteur pourrait perdre le fil de l’intrigue. Trop peu, et votre histoire se déroule dans le vide.

Il est peu probable que des lecteurs achètent un livre s’ils ne croient pas au monde dans lequel l’histoire se passe. Il n’est pas toujours aisé de décrire un cadre unique et attrayant, particulièrement lors du premier jet. Voici quelques conseils qui pourront vous aider dans ce processus.

Recherche

À la fac, me perdre dans les entrailles de la bibliothèque universitaire était ma plus grande frayeur, comme bien des bizuts avant moi. La bibliothèque était un labyrinthe avec des chemins déroutants indiqués par des bandes de couleur sur le sol. Le bizut sage apportait trois jours de nourriture supplémentaire pour le cas où il s’égarerait, ainsi que des miettes de pain à déposer pour laisser une piste.

D’autres, comme moi, se contentaient d’éviter la bibliothèque. Au lieu de cela, j’écrivais sur des cadres que je connaissais et j’inventais des détails sur ceux que j’ignorais.

Après quelques douzaines de refus, je me suis retrouvé à l’hôpital avec du diabète. J’y suis resté trois jours et quand j’en suis sorti, je suis revenu à mon ordinateur pour travailler sur une histoire commencée quelques mois auparavant - une histoire qui se trouvait avoir lieu dans un hôpital.

Ce récit m’avait valu un certain nombre de refus, et en le relisant, j’ai commencé à comprendre pourquoi. L’hôpital que j’avais imaginé était tout simplement incorrect. Des lits, des rideaux et des infirmières empressées ne suffisent pas à faire un hôpital. J’ai ajouté des détails qui s’étaient distingués lorsque j’y étais patient et je les ai utilisés pour pimenter l’histoire. J’ai parlé du gâteau à l’ananas imbibé auquel j’avais eu droit au dîner et de l’espace qu’il y avait autour de mon lit, si étroit que les visiteurs n’avaient quasiment pas la place de s’y asseoir. J’ai décrit le tube d’intraveineuse qui serpentait autour des barreaux du lit et l’odeur d’urine qui flottait dans la pièce à chaque fois que mon camarade de chambre au cathéter ouvrait la porte des toilettes. Lorsque j’ai eu fini, cet hôpital était réel. J’ai imprimé, envoyé l’histoire, et voilà - elle a été rejetée par un éditeur qui n’aimait pas les histoires de vampires.

Cependant je l’ai vendue à l’éditeur suivant, et elle est devenue ma deuxième vente professionnelle. Bien sûr, la vie n’est pas toujours suffisamment coopérative au point de vous fournir des informations sur le monde réel pour chaque histoire. Bien entendu, j’ai été chanceux cette fois-ci (si l’on peut appeler cela de la chance), mais que se passera-t-il pour la prochaine histoire ?

En ce qui concerne les cadres s’appuyant sur le monde réel, Internet permet d’effectuer aisément quelques recherches rapides et grossières. Une recherche sur "Paris, France", par exemple, rassemble un certain nombre de sites plus ou moins officiels regorgeant d’informations touristiques, de cartes, d’Histoire, et tous ces éléments peuvent ajouter de la profondeur à votre histoire. Non seulement cela, mais une recherche sur les mots "Voyage à Paris" et "Journal" apporteront également une foule de journaux personnels décrivant des voyages scolaires et des vacances. Entre les deux, vous pouvez trouver un bon équilibre d’informations. Les journaux en ligne ne représentent pas une source fiable, mais ils peuvent apporter une certaine saveur.

Une autre option consiste à contacter directement des gens. La plupart des états, des pays et des régions sont ravis d’envoyer des brochures touristiques et de divertissement à des touristes potentiels, et ce souvent gratuitement. C’est encore mieux si vous connaissez quelqu’un qui s’est rendu dans le lieu en question ! Bien des gens ont plus qu’envie de vous parler de leurs voyages en montrant leur album-photo si vous vous présentez comme un écrivain.

Pour des cadres plus exotiques, la bibliothèque est un bon endroit pour débuter. Essayez si possible de trouver une bibliothèque universitaire. Une fois là-bas, mettez immédiatement la main sur un documentaliste pour vous aider à trouver ce que vous cherchez. Ceux-ci, comme j’ai fini par l’apprendre, sont bien plus secourables que des miettes de pain.

Souvenez-vous, personne n’attend de vous que vous deveniez l’autorité absolue sur le sujet. Nous écrivons des histoires, pas des dissertations pour une thèse. Dans la plupart des cas, on ne souhaite pas passer trop de temps sur le cadre, qui peut finalement écarter le lecteur du récit. J’ai trouvé utile de se concentrer sur deux aspects : les détails et les différences.

Détails

Une manière d’aborder le cadre serait de décrire tout, de la couleur des carreaux du plafond du restaurant aux vêtements des clients, en passant par chaque rubrique du menu derrière le comptoir. Faites-le suffisamment longtemps, et chaque lecteur saura tout sur le restaurant, y compris la couleur exacte de l’évier. Malheureusement, le lecteur moyen aura jeté le livre à travers la pièce après la page trois et sera passé au dernier bestseller de Stephen King.

Il n’y a pas la place pour parler de tout, surtout si vous écrivez une nouvelle. Au lieu de cela, prenez quelques instants et dressez une liste mentale de détails sur le dernier bar où vous vous êtes rendu. Pensez aux odeurs, aux sons, aux décorations, aux clients.

Plutôt que d’adopter l’approche "tout et n’importe quoi", relevez quelques détails qui illustrent le décor.

Il y a un bar près de chez moi où un morceau du tapis est d’un vert plus vif que le reste, qui marque l’endroit où le gérant a utilisé une peinture en spray pour masquer une tâche de vomi. Cette seule particularité capture non seulement l’atmosphère de l’endroit, mais nous donne également un aperçu du gérant.

Il existe un exemple célèbre et souvent cité, tiré de Robert Heinlein, " L’iris de la porte s’ouvrit". Heinlein a trouvé un unique détail qui établit le ressenti entier de son environnement futuriste.

Cela nécessite souvent plus d’un élément. Essayez de mettre en évidence ceux qui engagent au moins deux ou trois des sens du lecteur. Seuls, les détails visuels sont moins plaisants que ceux qui décrivent à la fois le visuel, la texture et le son.

En général, les lecteurs font environ quatre-vingt-dix pour cent du travail lorsqu’ils en arrivent à la description. Si vous fournissez ces détails-clé, le lecteur fera le reste.

Pensez au bureau de poste le plus proche. Quels sont les trois détails qui capturent réellement l’impression générale du lieu ? Cet exercice peut se révéler un peu délicat, du fait que tant de bureaux de poste tendent à partager un certain nombre de caractéristiques. Un mur de boîtes aux lettres établit la scène, mais nous pourrions être dans n’importe quel bureau, parmi les milliers qui existent.

Qu’est-ce qui rend votre décor différent ? Quel détail fait que ce bureau de poste en particulier se distingue des bureaux de poste du monde entier ?

Différences

Je suis assis dans mon compartiment au travail, et je poursuis cet article. Je n’ai pas besoin de tout décrire pour donner une idée du cadre. Ce serait une perte de temps pour moi que de parler des cloisons grises ou du calendrier saturé de rendez-vous accroché au mur. Chaque bureau d’Amérique ou presque est doté des mêmes caractéristiques.

Je dois trouver un moyen de rendre cet endroit intéressant. Comment mon bureau se démarque-t-il des autres ? Peut-être grâce à la station de radio mexicaine que mon superviseur, qui occupe le bureau voisin, écoute sur son ordinateur ? La collection de figurines Lego Star Wars éparpillées sur mon bureau est une autre possibilité, qui donne également un aperçu de ma personnalité. Ou bien alors, les minuscules moucherons noirs qui ont colonisé les plantes à côté du fax et qui aiment à ramper sur les écrans d’ordinateurs, comme des pixels fourbes.

Pensez à la différence en ce qui concerne votre histoire. Qu’est-ce qui rend votre vaisseau spatial/château/ruelle sombre/librairie ou vos toilettes portatives différents ? Choisissez les détails qui apportent le plus de punch, ceux qui font que votre cadre se démarque. Les portes à iris établissent un décor, mais ces temps-ci, ce n’est pas suffisant. Bien des vaisseaux spatiaux sont dotés de portes à iris. Décrivez plutôt le fait que vos explorateurs de l’espace passent leur temps à trébucher sur des lapins détalant à travers les couloirs du vaisseau, tout ceci à cause de congélateurs d’ADN défectueux, de l’époque où il s’agissait d’un vaisseau de colonisation.

Soyez créatif, mais soyez également prudent. Si vos détails sont trop uniques ou trop absurdes, vous faites au lecteur la promesse implicite qu’ils seront un fait marquant de l’histoire. Si vous continuez avec les lapins de l’espace, vos lecteurs pourront légitimement s’attendre à les retrouver plus loin dans l’histoire. Les détails doivent coller au style de l’histoire que vous écrivez.

Esther Friesner a écrit une série de romans de comic fantasy dans laquelle elle mentionne diverses bêtes reliées au hamster. Le lecteur ne rencontre jamais les super-hamsters démoniaques, mais comme les livres sont comiques et que ces détails ne sont pas utilisés à outrance, ils contribuent à établir un monde décalé. D’un autre côté, mentionnez une carabine de chasse accrochée au mur lorsque vous écrivez une histoire de meurtre, et vous feriez mieux de vous assurer que quelqu’un sera tué.

Rassembler tout cela

Que se passe-t-il lorsque le processus d’écriture fait l’impasse sur le cadre ? Si un auteur n’a pas conscience du décor, si nous ne recherchons pas consciencieusement des détails pour aider le lecteur à connaître cet endroit, nous tombons dans les stéréotypes et les clichés. C’est à la fois pardonnable et normal, jusqu’au moment d’envoyer l’histoire. Après tout, nous essayons de garder la piste des personnages, de l’intrigue, de la voix et de tout le reste ; le cadre peut facilement passer à l’as.

Découvrir le décor peut être l’une des joies de la réécriture. C’est un moyen d’ajouter de la profondeur et de la créativité à une histoire. Dans d’autres cas, lorsque le cadre est plus central à l’intrigue, la construction du monde peut être la première étape du processus d’écriture. Comme dans la plupart des autres aspects de l’écriture, il existe plus d’un moyen de créer un cadre.

Lorsque l’on lésine sur le décor, on tend à tomber dans les récits que l’on a lus auparavant. Une des mes premières histoires de science-fiction se déroulait sur un vaisseau qui, en s’y penchant après coup, semble remarquablement familier. Je peux presque entendre les personnages clamer leur besoin de "découvrir de nouvelles formes de vie et de nouvelles civilisations".

Parcourez votre récit et posez-vous la question, "Ai-je déjà lu une histoire qui se situait dans ce cadre, ou ce monde est-il réellement unique ?". Si vous répondez oui à la première proposition, il est probablement temps de faire quelques recherches.

Ce n’est pas si compliqué, et vous n’avez quasiment jamais besoin de vérifier à l’hôpital.

Jim C. Hines écrit depuis 1995. Il a publié plus de 30 nouvelles dans des marchés tels que Realms of Fantasy, Turn the Other Chick et Sword & Sorceress. Son premier roman fantasy, Goblin Quest, a été publié par DAW Book en novembre 2006 et a déjà été traduit en plusieurs langues (mais pas encore en français, hélas). La parution d’une suite, Goblin Hero, est prévue pour 2007. Il a aussi coédité l’anthologie Heroes in Training avec Martin Greenberg. Jim vit aux Etats-Unis avec sa femme et ses deux enfants, qui sont tous étonnamment tolérants à l’égard de ses étranges habitudes d’écriture. Son site internet est disponible à cette adresse : http://www.jimchines.com.

Cet article a d’abord été publié en anglais sur Writing-World.com - http://www.writing-world.com/.

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